Du vide et de l’incertitude

Je suis devant un inconnu. Certes, j’ai l’habitude d’écrire. Mais ici, le projet dépasse ce que j’ai appris à faire ou ce que je sais faire pour me propulser dans le vide.

Et pourtant, le désir est là. Depuis très longtemps enfoui, il prend forme maintenant. Et les mots qui l’articulent disent : « Je veux écrire. » Non seulement je veux écrire, mais je sais aussi ce que je veux mettre en mots : décrire « le mouvement avant le mouvement ». Ce qui se tisse dans les profondeurs, sur un plan sensible, subtil, qui est de l’ordre de l’impalpable, de l’innommable. Ce qui met en mouvement avant que la conscience en perçoive les frémissements. Ce qui se murmure dans les infimes sensations, impressions, à la limite du perceptible.

En psychosynthèse*, on dit que le désir n’a pas de nom. Il prend naissance dans un informe — le Chaos des Grecs —, là où les choses n’ont pas de contours, ne sont pas encore définies.

C’est donc ce « mouvement avant le mouvement », perçu ou imaginé, que j’ai envie de raconter. Ce qui façonne un moment au cours duquel quelque chose bascule, sort de sa trajectoire, vire de bord et rencontre l’altérité : un autre à l’intérieur de soi, un Autre avec un grand A, une autre réalité, une autre façon d’être au monde…

Seulement voilà, écrire dans ce cadre-là est un inconnu. Car rien ne m’y pousse à part mon désir. Par ailleurs, je constate que je n’aborde pas l’image et le texte de la même façon. Comme si chaque art possédait un rythme, des nécessités propres. L’image, je la maîtrise à peu près, suffisamment pour la prendre avec légèreté et habileté — cette habileté qui suscite l’admiration, mais qui annonce aussi la fin de l’appétit, de l’apprentissage qui secoue et mobilise nos forces adaptatives et créatives. L’image, pour moi, ça ronronne. Il reste toujours des territoires à défricher, mais c’est du connu. Tellement connu que la vie lui assène un bon coup de balai et me renvoie à la case départ, celle où il y a de nouveau tout à accomplir.

Mais est-ce là ce qui explique que le travail sur l’image soit davantage léger, spontané, tandis que celui avec les mots s’annonce long, laborieux, patient ? Face au vide, le doute et la peur s’invitent allègrement. Des voix intérieures s’agitent… Qui es-tu pour penser « écrire » ? Crois-tu vraiment être capable d’une telle entreprise, d’être à la hauteur de tes attentes ? C’est quoi ce style lourd, redondant, trop intimiste ? Qui aura envie de lire ce que tu écris, y trouvera un intérêt ou du plaisir ? Des voix se lèvent, mais le désir est là, oscillant entre euphorie et paralysie.

Et pourtant, quand je m’y mets, quand je m’installe derrière mon ordinateur et ouvre le fichier, je ne vois plus le temps s’écouler. Je lève les yeux, regarde l’heure qui s’affiche sur mon écran : cinq heures sont passées en un claquement de doigts. Cinq heures à rester concentrée sur quelques paragraphes, à retourner les phrases, à peaufiner les mots, à chercher le bon rythme, à jouer avec la musicalité… pour arriver à traduire, avec une fragile justesse, la trace laissée par une perception, une image, un ressenti, qui matérialise ce frémissement du mouvement de la vie. Je relis mon texte, crois y être arrivée et semble satisfaite. Ensuite, je laisse le texte reposer un jour, deux jours, une semaine ou plus… et lorsque je le reprends, rien ne va plus. Si certains passages sonnent à peu près bien, le subtil équilibre recherché n’est pas encore rendu.

Il y a quelques jours, guidée par mon intuition, je décide de prendre un cahier, un stylo, et de réécrire le texte, mais cette fois entièrement à la main. Et ce nouvel écrit, né du mouvement de la main glissant sur le papier, — même si sa narration colle à l’ancienne — se déroule selon un tout autre fil, n’emprunte pas le même chemin. Me voilà avec deux textes — presque identiques, mais différents —, tous deux incomplets, encore à l’état d’esquisse… Et seul l’avenir dira ce qu’il en adviendra.

Et pourtant, plongée dans ce travail de recherche et de mise en forme poétique, je me sens pleinement vivante au fur et à mesure que se diluent les interminables heures passées à corriger, à reprendre le texte. Ça creuse quelque chose en moi. Je deviens tisseuse — moi qui pensais ne jamais avoir le courage de tisser, tant il faut de préparation et de patience. Ce qui m’amène aussi à mieux comprendre qu’il faille parfois des années pour écrire un livre, à réécouter Leonard Cohen déclarer qu’il pouvait passer des mois et des mois sur une seule chanson. Et recommencer inlassablement.

Dans ce processus créatif, il y a de quoi se perdre, devenir fou. Je m’en fiche, le désir est plus fort que tout. Il se fait nécessité.… Je me souviens de cette artiste luxembourgeoise rencontrée à Venise lorsqu’elle représentait son pays à la Biennale, puis revue à Berlin dans son atelier : elle peignait plusieurs fois le même tableau, ce qui m’avait sidérée. Lors de ce séjour, à l’occasion d’un vernissage, on m’avait demandé : « Bist du auch ein Künstler ? » (Es-tu toi aussi une artiste ?), ce à quoi j’avais répondu par la négative — tout en questionnant intérieurement ma réponse.

Aujourd’hui, j’y suis. Je veux écrire, illustrer ce que j’écris et façonner un objet « livre ». Envers et contre tout.

Le désir, inévitablement, soulève des peurs, des doutes, des tiraillements, des choses profondément enfouies qui ne sont pas toujours agréables à regarder. Tout doucement, j’avance en acceptant de rencontrer mes monstres intérieurs. Même si je ne sais pas où je vais et que l’incertitude n’est pas une amie plaisante. Même si je me juge et que les pensées négatives me terrassent parfois… Alors qu’il faut du courage pour affronter le vide, l’incertitude, l’inévitable pression que l’on se met soi-même ; et cette voix grave, difforme, qui claironne tout au fond de moi : « Tu ne fais rien de tes journées ! » Tout ça parce que je ne suis pas productive au sens économique du terme…

Si je partage ce texte sur l’écriture avec vous, c’est simplement pour rendre compte d’un processus à l’œuvre qui fait traverser le vide et l’incertitude dans la chair. À l’heure où tout se remplit continuellement de plein — parfois jusqu’à l’écœurement —, je dis qu’il est nécessaire, voire vital, d’accepter de ne pas savoir, d’oser renverser ce qui doit l’être, d’aller là où personne ne nous attend, de recommencer à zéro. Et, par cette attention à soi, de libérer cette chose en nous, si précieuse, gratuite, totalement libre… Qui se dérobe à nos yeux et à notre entendement, tapie dans l’obscurité de notre inconscient, reliant l’invisible et le visible… « Mouvement avant le mouvement », avant même qu’il ne s’imprime dans notre conscience… J’ai nommé le Désir.

Illustration © Vanina Gallo, 2026

* La psychosynthèse est l’école de psychologie intégrative, transpersonnelle, à laquelle je me suis formée.

Le texte de cet article a été écrit intégralement à la main, puis légèrement remanié sur écran. Car on n’écrit pas vraiment pareil avec un stylo et du papier ou en tapotant sur un clavier. Il faut en faire l’expérience pour comprendre ce que le geste de la main qui glisse sur la feuille imprime dans nos pensées… et éprouver ses nombreux bénéfices.


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