Il arrive qu’une trajectoire s’incurve, selon un point d’inflexion — ou ce « moment subtil où une courbe continue sa trajectoire sans s’interrompre, sans rebrousser chemin, mais où sa manière d’évoluer se transforme profondément, comme si quelque chose dans sa structure interne venait de se réorganiser silencieusement ». Ce changement de courbure est magnifiquement expliqué ici par Vanessa-Alexandra Rault Malbo qui nous partage avec passion ses connaissances mathématiques, quantiques… voire cantiques, etc.
Ainsi, tout en continuant à accompagner des projets externes, tout en adoptant un quotidien simple et au service des autres, j’oriente désormais mon travail créatif vers une démarche artistique assumée pour créer des images et des récits originaux, suscitant la curiosité, l’ouverture, l’exploration vers de nouveaux possibles. Mon art est visuel dans le sens où il s’attache à tout ce qui fait signe, mots et images entrelacés, de près ou de loin ; littéraire parce que attaché au récit et à la poésie ; sonore un jour, peut-être, car sons et voix collent à la peau. Il vise à élever l’attention et l’esprit, les réveiller au seul continent dont l’âme ne se lasse pas : l’inconscient. L’inconscient et ses mystères, ses renversements, ses inspirations qui renouvellent notre souffle.
Cette démarche artistique a été présente tout au long de mon parcours, dès mes études et durant mes diverses activités professionnelles. Elle m’a poussée à questionner le pourquoi du comment, à expérimenter différentes techniques, à créer des univers sensibles, à réinventer un langage singulier. Voici quelques jalons et expériences variées, ainsi que les prémisses d’une œuvre en cours.
1990, diplôme
Rien ne change, tout change. Il y a bien longtemps, en 1990, je passai mon diplôme d’art graphique à Penninghen. À cette époque, il n’y avait pas d’ordinateur, juste la photocopie comme machine pour faciliter certaines tâches. On composait le texte avec des Letraset, avec de la chance on accédait à une photocomposeuse… ce dont j’ai pu bénéficier grâce à un stage chez typogabor.
Mais surtout, j’avais trainé de nombreuses heures dans les amphis de l’école des beaux-arts l’année précédant mon diplôme pour assister aux conférences de Marcelin Pleynet. À cette époque, je succombais aux romans-photos de Alain Robbe-Grillet, lisais Baudrillard, me plongeais dans les films expérimentaux de Jean-Luc Godard, me projetait dans les images de Cindy Sherman… Je baignais dans une forme d’art, en subissais les influences, et c’est ce qui m’a guidée dans mon travail de fin d’études.
Aujourd’hui j’ouvre ce travail atypique qui m’a permis d’obtenir mon diplôme — en laissant coi certains membres du jury et en suscitant la curiosité chez d’autres — et constate que rien n’a vraiment changé tout en étant bien différent : l’eau a coulé sous les ponts. Reste intact ce goût pour les mots et les images, pour l’objet livre, pour la connaissance intérieure, pour l’expression symbolique et poétique, pour les couleurs et le noir et blanc, pour ce qui interpelle et convoque le mystère. Pour questionner avec dévouement le climat délétère qui pousse à l’aliénation, aujourd’hui dans un no limit land.
© Vanina Gallo, 1990
1996, série des « désirs »
En 1996, j’ai exploré un langage visuel plus intimiste dans une série d’affiches nommée Désirs, auto-éditées et imprimées en sérigraphie. Ce travail de recherche graphique m’a valu d’être mentionnée dans le Dictionnaire International des Arts Appliqués et du Design.
« Graphiste italienne (Luxembourg, 1966). Après des études de lettres et une formation à l’École Supérieure d’Art Graphique à Paris, elle intègre l’agence Polymago. En 1991, elle rejoint l’équipe de l’atelier Nous Travaillons Ensemble fondé par Alex Jordan à la dissolution de Grapus. Elle s’installe comme graphiste indépendante en 1994. Elle conçoit une exposition pour l’Unesco, des éditions et des affiches pour la Caisse Nationale des Monuments historiques et l’Opéra de Rennes. Parallèlement à ces travaux de commande, Vanina Gallo développe un travail de recherche graphique auto-édité sur le langage et l’expression intime des rapports humains. Ses collages typo-photographiques révèlent une sensibilité originale sur ces sujets, contrastant avec une esthétique dominante. » — Dictionnaire International des Arts Appliqués et du Design, Éditions du Regard


© Vanina Gallo, 1996
2004, aquarelles
J’ai dessiné et exposé une trentaine d’aquarelles, dont le processus est relaté avec ce texte qui les accompagne.
« je trempe mon pinceau
et je choisis une couleur à l’aveugle
et je laisse glisser la couleur sur la page
et la page s’imprime d’une forme ronde et généreuse
alors je cherche à remplir
pour donner vie aux blancs
en racontant un monde avec chaque petit bout de touche
des touches comme des êtres vivants…
l’espace et le temps se chargent
les empreintes lumineuses se recouvrent de sombre
et la page s’étouffe
je panique pour retrouver une unité
anxieuse d’avoir perdu l’équilibre fragile,
la poésie,
et cherche à
voir resurgir au détour d’un geste
la lumière
les touches semblent s’affiner,
les traits s’aiguisent
mais mon attention s’épuise
alors je finis
j’oublie
et quand la page s’est reposée
quand mon regard est lavé
je retrouve la page
je lis mon dessin
comme un voyage
les creux, les pleins et les couleurs
s’impriment sur ma rétine
je retrouve la page
et j’éprouve parfois la sensation
de merveilleux
et de doute »


© Vanina Gallo, 2004
2015, le temps des questions
Je me suis isolée quinze jours durant, au sein du studio Aphorismo en Toscane, pour dessiner à longueur de journée. Sont nés ainsi une quinzaine de dessins réalisés au crayon, inspirés par la texture minérale de l’outil et de la nature asséchée par la chaleur estivale, bercés par ces quelques lignes de Rainer Maria Rilke.
« Être patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les vivre. Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. » — Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

© Vanina Gallo, 2015
2020-2025, dieux grecs, fleurs et « girls qui roulent »
En 2017, j’ai publié l’Oracle des dieux & déesses grecs pour lequel j’ai dessiné 22 cartes et écrit les textes. En 2020, je m’exerçais à cristalliser les courbes des fleurs en guise de reflets de l’âme. En 2022, je me lançais dans l’écriture d’un roman graphique léger et désopilant, les Girls qui roulent.
2026, au bout du monde
Aujourd’hui, j’écris et compose des images, sur le mode de celles créées pour deux projets : L’argent, poison ou trésor ? et Bienvaillance. Requiem pour soignants en blues. Voici quelques visuels conçus pour dialoguer avec le récit que je m’apprête à mettre en forme.
© Vanina Gallo, 2026



















